lundi 30 novembre 2009

Plonger dans l'Océan



Je me souviens d’une nuit au Portugal au bord de l’Océan, alors que j’étais en pleine fouille paléontologique. A cette époque, malgré les efforts que je fournissais à oublier quelques peu ma soif spirituelle, afin de me consacrer à mes études, l’Esprit me jouait des tours, et se manifestait souvent là où je ne l’attendais pas (pour me rendre compte plus tard que ceci était tout à fait normal…). Nous avions décidé de faire un feu sur la plage, quelques grillades et une ou deux cigarettes « chargées », l’affaire était joué. Il ne manquait plus qu’un chevelu à la guitare. Les blagues volaient, et l’ambiance devenait assez grasse. Nous en oublions peu à peu le magnifique océan qui était à nos pieds, dans laquelle la lune se reflétait. Puis le vent se leva, la mer devenait plus tumultueuse, quelques gouttes de pluie se mirent à tomber. Mon esprit avait déjà pris la « trappe » de l’intime. J’étais ailleurs, en plein dialogue intérieur, assez joyeux, cette fois-ci. Cette sorte d’excitation qui veut te pousser à franchir une barrière. « J’y vais, j’y vais pas, j’y vais, j’y vais pas… ». L’appel du large était fort, et nonchalamment, en pleine discussion sur les implications éthiques du néo darwinisme (in english please), je lançais un « le dernier à l’eau est une poule mouillée », un truc du genre. Encore un subterfuge à l’apparence toute socialement acceptée que nous autres spirituels non par choix de carrière, par nécessité vitale, utilisons, afin de servir de couverture à des aspirations plus hautes, genre expériences spirituelles, ou simple délires personnels, qui ont, pense-t-on dans notre folie, parfois le potentiel de l’Universel. Evidemment, personne ne répondit, tandis que je me déshabillais. L’important dans les bains de minuit, c’est de courir comme un dératé vers la mer. Et si c’est un short break de deux mètres qui s’éclate sur vous, c’est encore plus drôle. Mais en pleine nuit, tout seul, on fait moins le malin tout de même. On s’attend à une eau glaciale. Grossière erreur, il fait plus froid la nuit dehors, que dans l’eau. Alors on plonge, le silence sous-marin s’accorde parfaitement avec celui de la nuit, loin du bruit des hommes. L’eau est bonne, et mon père m’a toujours dit que « rien ne servait de lutter contre les éléments, ils gagnent toujours ». Alors je me suis laissé porter, envahir par les vagues. Je ne voulais même plus respirer. J’étais trop bien.

C’est là que le flashback se produit. Au cœur de la nature, l’expérience devient surnaturelle. On est submergé par les éléments ; les limites entre « moi » et le monde se dissolvent. Peu à peu, on s’aventure dans une sorte de canal vertical, l’air de rien, qui remonte à la Source. Tout est là, et on y va. D’ailleurs, çà se fait tout seul. Et là, les informations défilent à toute vitesse, le mental s’emballe. Mais c’est la sensation qui prime. Et la sensation est si forte, que le cerveau a beau crier, mais on s’en fout ! La sensation, évidemment, c’est celle de l’eau prénatale. Je me suis retrouvé comme un bébé dans l’océan de la Grande Mer. Une paix infinie. Tout devient Notre Mère. Même les vagues, qui s’écrasent sur notre gueule, semblent nous sourire, nous bercer, nous accompagner toujours plus profondément vers toujours plus de paix. A un moment, je suis ressortis, je sentais qu’on s’inquiétait, qu’on ne me voyait plus. Les médecins-de-ce-monde étaient prêt à intervenir. Petit Morgan disparaissait derrière le mur de vague, la Nuit et Lui avait fait Corps. Alors j’ai nagé un peu, une derrière ondine me transporta sur la rive. Cette rive étrange que certains appellent la réalité. Les filles me regardèrent avec soulagement. Et mon pote Christophe : « Mais t’es dingue ? ».

Il fait froid dehors.



Dans ce genre d’expériences, on se rend compte qu’il y a parfois une ligne directive. Ca a commencé dans un autre monde. Un monde avant celui que nous connaissons, juste avant, pas bien loin, celui du rêve. C’était le mois précédant si je me souviens bien, et si c’était celui d’après, çà n’est pas grave, le conte peut se permettre de retoucher un peu la chronologie pour les besoins poétiques...Je lisais du Jacob Boehme dans mon lit. J’étais dans un petit village de Provence dans lequel beaucoup de choses se sont passés pour moi. C’était lors d’une « retraite spirituelle ». Rien à voir avec des cours intensifs de Taï Chi animés par une experte en cuisine bio, rassurez vous. Plutôt une retraite dans laquelle on retrouve l’esprit monastique, quelque chose de quasi-médiéval. Mystique, contemplatif. Et Jacob (non pas le chat de Greg hein…Qui, je le rappelle à tous, est sa réincarnation officielle) passe bien dans ces moments là. Une après midi ensoleillée, je me suis fait avoir par le chant des cigales, qui ont détrôné en profondeur « la vie au-delà des sens ». Je m’endormis donc sur un passage d’un ascétisme intérieur inouï. Sauf que je me suis retrouvé directement projeté dans un paysage à texture. Un rêve totalement conscient. Je me savais dans un autre monde. Du moins, une fraction de seconde, car celle d’après, j’eu juste le temps de penser « Ouaaah ». J’étais au milieu d’un océan infini, dans une nuit très sombre, illuminée par des éclairs épars, nageant (enfin, nager est un bien grand mot), dans un océan noir opaque. Des vagues de centaines de mètre de haut cette fois-ci. La panique était totale. Et au moment où je m’enfonçais, je me retrouvais non plus dans l’eau, mais dans l’air. J’étais dans une sorte de Géante gazeuse, je volais à une vitesse inouïe, avant de m’écraser sur le Soleil, destination finale de mon « rêve ». Là où çà devient encore plus surprenant c’est que je me suis « vu » revenir dans mon corps, comme un truc qui tire, qui tire, et qui tente de se rattacher à cette réalité matérielle très STABLE. Après quelques secondes essoufflées, je me suis précipité voir mon éducatrice spirituelle (je ne trouve pas d’autres mots là). Et un concept, vous savez ces trucs avec lesquels le mental se « coagule » : celui des « Ténèbres extérieures ». J’avais la certitude d’avoir fait un voyage cosmogonique. Et voilà ce qu’elle me répondit en terminant la salade de tomate : « Ha ! Toi aussi tu y as été ! ».

Mets ta ceinture Alice…

Voilà, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle entre ces deux expériences, entre les eaux terrestres et les eaux célestes. Il me fallut beaucoup de temps pour entrevoir les combinaisons métaphysiques (il fait froid, je le disais) mis à l’œuvre.

En conclusion : non docteur Freud, le Sentiment Océanique, çà n’est pas «sale ».