samedi 17 octobre 2009

Le Manichéisme : Le tantra et l'alchimie de Mani

A l’échelle humaine, le processus de rédemption des particules de lumière emprisonnées dans le corps présenté par Mani, relève d’un Tantra, c'est-à-dire d’une discipline alliant corps et esprit dans un même travail, sous l’influence de différentes forces, présentes en l’homme, à l’état latent. La comparaison entre tantra manichéen et les disciplines tantriques hindouistes et bouddhiques ne sera pas l’objet central du propos. J’essayerais de me cantonner à présenter la spécificité interprétative de cette discipline manichéenne, et ainsi, de me consacrer à son ésotérisme pratique, allant cependant (rappelons-le) de paire avec ses pratiques liturgiques et éthiques. Ce tantra, qui, appliqué au règne minéral, végétal et animal, est une extériorisation de ce processus interne à l’homme, rappelle également la discipline alchimique des anciens, de part la description de ses opérations et son symbolisme.
Lors de la création de l’homme, les archontes Ashaqloun et Nebroël enfermèrent en son corps les éléments lumineux en exil comme il suit : la lumière dans les os, la force (l’air de nature reste épargné de la matière) dans les nerfs, le vent dans les veines, l’eau dans la chair et le feu dans la peau.
Mani, qui était médecin, distingue quatre partie du corps : du sommet du crâne à la nuque, de la nuque au cœur, et du coeur aux intestins et des intestins aux pieds. Ces parties sont soumises à l’emprise des 12 archontes zodiacaux : tête/ bélier, nuque/ taureau, bras/ gémeau, torse/ cancer, estomac/ lion, intestins/ vierge, colonne vertébrale/ balance, organes génitaux/ scorpion, reins/ sagittaire, genoux/ capricorne, jambes/ verseau, plante des pieds/ poisson. Ainsi, le corps de l’homme est une prison contrôlée par des geôliers qui sont les influences naturelles gouvernant les cycles physiologiques de celui-ci.
Afin d’éclaircir sa « médecine », Mani compare la soma du corps a un dragon à 14 têtes, qui correspondent aux sens, aux véhicules du corps (le sang, l’influx nerveux, le fluide hormonal, etc…) et à leur organes respectifs. Ce dragon possède 5 différents repères dans le corps de l’homme : « Les 5 repaires dont nous avons parlé ou le dragon est caché sont ceux-ci : le premier est la langue, le second les poumons, le troisième le cœur, le quatrième est la rate, le cinquième est le sang. ». Ces 5 repères correspondent à des centres vitaux créateurs de matière psychique. Le dragon représente donc le corps « émotionnel » de l’homme et ses centres d’activité, que les occultistes au XIX° siècle appelleront « corps astral ».
Afin de délivrer la lumière contenue dans le corps, et ainsi à le réhabiliter dans sa véritable dimension (c'est-à-dire un corps conscient, un corps de gloire), il convient donc à l’élus d’effectuer plusieurs opérations : se libérer des influences zodiacales, convertir le dragon, libérer la lumière enfermée, et transmuter les différentes parties souillées du corps de chair.
Le seul agent capable de réaliser ces véritables transmutations est la Gnose transmise par un Envoyé de la lumière. Par la prière, et l’invocation des principes sotériologiques, l’élu se met en phase avec l’Esprit Saint, et accueille sa « descente » en ses corps.
D’après le Compendium chinois, L’Envoyé de Lumière se présente à sa porte (c'est-à-dire le sommet du crâne), et entreprend de lui rappeler la beauté de son origine. Sa parole est entendue par tout son être et l’envoyé fait cesser l’emprise des « serpents venimeux » en les enchaînant. Ecartés de leurs influences respectives, il libère ensuite les éléments de leurs véhicules corporels. Afin de les purifier de leurs souillures, il attise le feu « affamé » (c'est-à-dire le feu du dragon), qui les fait fondre, les éléments s’unissent, et libérés, ils permettent ainsi la transmutation des corps. Le dragon est donc terrassé après avoir été « attisé », lorsqu’il libère les substances lumineuses. L’Envoyé place une colonne de lumière où coulent les joyaux de l’Esprit saint. Dans chaque sanctuaire corporel ou régnait l’influence négative des archontes (nommée « arbres de la mort »), sont placées des qualités divines (les arbres de vie), qui alliées aux éléments ainsi réhabilités deviendront le fil d’Ariane de l’élu dans sa vie quotidienne sanctifiée. L’auteur du Compendium parle également de 7 joyaux découverts et purifiés par l’Envoyé lors de sa descente dans le corps de l’homme. Leur « réactivation » permet la libération de la lumière, hors des repères du dragon alors terrassé et loin de la prison de la chair soumise aux archontes. Puis il s’installe sur un trône et annonce à la multitude la nouvelle « Loi ». L’Envoyé demeure donc présent dans le corps de l’homme à l’issue de la réalisation de ces opérations. Les manichéens comme d’autres chrétiens parleront de la Présence du Christ au centre de l’être, le cœur, et de la naissance du nouvel homme annonçant l’ère de la révélation à la multitude.

Il y a un double rapprochement à effectuer entre l’alchimie et le manichéisme : un rapprochement symbolique et un rapprochement pratique. En resituant le contexte idéologique du bassin méditerranéen à l’époque de Mani, il faut tout d’abord préciser que le manichéisme a été attaché par certains auteurs chrétiens à l’hermétisme primitif (c'est-à-dire le néo platonisme d’Egypte), et donc au pythagorisme. De fait, par synchrétisme des communautés manichéennes égyptiennes, ou par erreur des hérésiarques (je pencherais plutôt pour la première hypothèse), Hermes Trismégiste figure parmi la liste des Envoyés de l’esprit précédant Jésus et Mani, autant que Pythagore et même Platon. Le vocabulaire symbolique, ainsi que la cosmogonie de Mani seront en quelques sortes la traduction irano-araméenne du mythe alchimique et gnostique héllénique.
On trouve comme référence commune à l’hermétisme, au manichéisme et au gnosticisme, le Soleil et la Lune en tant qu’agents transmutateurs, qui au regard de l’expérience d’oratoire et de laboratoire, révèlent le mystère du Solve et du Coagula. Les 5 autres astres planétaires ainsi que les 12 signes du zodiaque, gardent quant à eux leur caractère archontiques, dans le sens ou ils représentent des étapes, des seuils à franchir jusqu’à obtenir l’or alchimique, ou la libération de la lumière enfermée au cœur de la matière. L’émanation des éons, incarnés par des vertus ou « états de l’esprit » auront au même titre que les états de la matière une place chronologique dans le processus du « grand œuvre » manichéen. On retrouve par exemple dans les Kephalaia les propos suivant : « Une fois de plus, l’illuminateur parle : « Par quelle voie les éléments seront rassemblés, de l’un à l’autre ?
La lumière devra être assemblée dans le feu, et le feu lui-même dans l’eau, et l’eau dans le vent, et le vent, dans l’air, l’air dans la réponse, et la réponse, dans l’invocation. Ensuite, des invocations, à l’esprit purifié, qui est l’intellect. De l’intellect à la colonne de Gloire, de la Colonne de Gloire au Premier homme, jusqu’à l’Ambassadeur, et enfin, dans les éons de la grandeur.
Ils sont réunis ainsi, mais ils seront réunies en une seule fois seulement, et demeureront au lieu du repos à jamais.
» (Keph 71). Le processus indique bien une « évaporation » accompagnée d’un transit des éléments lumineux vers les hautes sphères de la création, c'est-à-dire un véritable processus de spiritualisation de la matière, permise en alchimie opérative par de longs procédés de rectifications (alternance d’évaporation et de distillation de la matière afin de la purifier). A terme de cette purification, se trouve la réunion des éléments, incarnée dans l’alchimie par la quintessence. C’est à ce propos que K. Jung, remarque dans Mysterium conjonctionis un lien entre la roue cosmique (zodiaque) des manichéens sur laquelle les archontes suintent (caléfaction) la lumière et la rosée alchimique « transpirée » du ciel. C’est enfin sur une note Bachelardienne (en référence à la psychanalyse du feu de G. Bachelard) que je soulignerai que l’emploi de caractères sexuels dans l’alchimie comme dans le manichéisme et le gnosticisme en général (notamment dans cet épisode d’éjection de la lumière) n’est en aucun cas lubrique ni anodin, mais strictement « naturel ». Rappelons que ce qui était considéré comme obscène et blasphématoire par les autorités religieuses de l’époque sert aujourd’hui de pilier conceptuel à la psychanalyse archétypique et à l’anthropologie religieuse. Quant à résumer ce registre aux mouvements de l’inconscient, c’est cependant réduire le mythe au point d’oublier que l’homme est un microcosme relié « corps et âme » à l’Univers, et ainsi séparer phusis de psyche, la physique de la psychologie tout en oubliant encore et toujours pneuma, logos et nous, les trois manifestations hellénique de l’Esprit.
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Photo de l'auteur, copyright 2006 :Monastère d'Alchi (Ladakh, Inde) : Le monastère d'Alchi (Vajrayana), dédié au "Bouddha blanc" (Vairocana) au Ladakh, est sensé selon certains auteurs, témoigner d'une présence manichéenne. Une photo inédite représentant a priori, la croix de lumière manichéenne, par ailleurs omniprésente sur les représentations rupestres du gompa, de style kashmiri. Une petite pensée pour Johanna et Marc évidemment, qui m'ont accompagné lors de cette "enquête privée".

"Le manichéisme", par Morgan Vasoni, revue "l'Initiation", dirigée par Yves-Fred Boisset, numéro 3, novembre 2006. Site officiel .