
En quoi l’ascèse est-elle un chant ?
Vient l’appel. Il est irrésistible. Tu quittes le désordre des villes, la bousculade des êtres, les bruits et les mutismes, l’hameçon acéré de l’angoisse. Et tu arrives au désert. Ici, rien n’advient. Tout est tourment, brûlure, morsure. Sud, nord, est, ouest, ou irais-tu ? Alors, tu apprends à accepter le deuil, l’ensevelissement. Les philosophes, les justes, les dévots ne tiennent pas. Ils regardent. Mais toi, tu aimes le déshonneur de la Croix, le repos dans la folie qui est secrètement sagesse. Tu fais patience, obéissance. La solitude te devient vertige. Etranger au monde, il faut te rendre étranger à toi-même. Comment parviendras-tu à sortir des murs de cette vie, des barrières de la parole ? A t’établir dans l’arrêt, la paix, le silence ? A être seul face au Seul ? Surgissent les larmes, et tu sais avoir passé la clôture. Ta tristesse se fait joyeuse. Tu dis ta peine et ta gratitude. Cela s’appelle le commencement de la prière. Tu prie pour entrer dans le mystère du siècle futur, incompréhensible, insaisissable, incommunicable. Le chant accompagne ton voyage immobile. Il sort du trop vide, du trop plein. Il t’indique les paysages invariables que tu traverses, les ténèbres qui désespèrent, les délices qui paralysent. Avec exactitude mathématique, il te rend compte de la grâce, du cheminement, des peines et des exultations. Il raconte l’ascèse. Il berce et éveille l’ascète. Le chant est la forme de ta prière. Il est ta liberté.
Une moine orthodoxe de Nitrie
